Les perspectives de l'ALENA et du Mercosur.

Di Izraelewicz Erik, Le Monde - 6 dicembre 1994

Les perspectives de l’ALENA et du Mercosur.

LE LIBRE-ECHANGE EN AMERIQUE : LES DEBUTS MODESTES D’UN GRAND PROJET.

par Erik Izraelewicz

SOMMAIRE: L’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) signé entre Etats-Unis, Canada et Mexique n’a pas eu d’effets

foudroyants. La zone n’attire plus autant les pays sud-américains, en quête d’autres alliances. Avec l’Europe peut-être…

(Le Monde, 6-12-1994)

Le Mexique n’a pas »sucé tous les emplois et tous les capitaux nord-américains. Les Etats-Unis, pas plus que le Canada, n’ont- été inondés de camelote mexicaine. Mis en oeuvre depuis le 1er janvier 1994, l’Accord de libre-échange nord-américain (l’ALENA) ne justifiait donc ni les craintes, ni les espoirs évoqués lors de la ratification, difficile, de ce traité par le Congrès américain, il y a juste un an. En fait, le bilan de l’ALENA est encore bien modeste.

Dans les milieux d’affaires comme dans la classe politique, l’enthousiasme est retombé. Face à une administration américaine incertaine, les candidats à l’adhésion recherchent d’autres alliances. Un peu déçue par les » yankees , l’Amérique latine se tourne à nouveau vers l’Europe.

La suppression, au 1er janvier, des droits de douane sur de nombreux produits entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique a certes favorisé un bond des échanges commerciaux bilatéraux. Les ventes de produits mexicains non pétroliers aux Etats-Unis ont augmenté, au cours des neuf premiers mois, de 20 % par rapport à 1993. Dans l’autre sens, les industriels américains ont accru leurs livraisons au sud du Rio Grande de 21,7 %.

Les Etats-Unis absorbent ainsi désormais plus de 85 % des exportations mexicaines. Le Mexique est, lui, en train de devenir le second débouché étranger des produits » made in USA . Il devrait dépasser cette année, et pour la première fois, le Japon.

Ce bond en avant n’est pourtant, aux yeux de nombreux observateurs, que la poursuite d’un mouvement engagé bien avant. Beaucoup d’industriels américains affirment même rencontrer des difficultés nouvelles lorsqu’ils veulent vendre au Mexique. Ils se heurteraient à des tracasseries croissantes aux Douanes. Les batailles autour des règles d’origine seraient de plus en plus fréquentes. La bureaucratie mexicaine freinerait l’entrée de certains biens à travers de multiples méthodes, commune la surveillance de l’étiquetage en espagnol ou celle du respect des normes locales.

Accusations que Jaime Serra, le ministre mexicain (sortant) de l’industrie, dément catégoriquement. Il aime à souligner que l’arrivée massive des produits américains contribue à accroître la concurrence. Il en voit la preuve dans les difficultés que rencontrent nombre de PMI dans le nord du pays.

La création de la plus vaste zone de libre-échange au monde (360 millions d’habitants) n’a pas non plus conduit, pour l’instant, à une explosion des investissements réciproques : un gros transporteur mexicain achetant une entreprise de ce même secteur au Texas, ou l’arrivée massive des grands distributeurs américains - K-Mart et autres Wal-Mart - dans les banlieues de Mexico.

Quelques opérations de ce type en début d’année avaient pu faire croire, un moment, à un envol des flux de capitaux. Il n’en a rien été. Ni General Motors, ni Ford, pas plus que Chrysler n’ont annoncé leur départ vers le sud du Rio Grande. La fuite des industriels annoncée par l’ex-candidat à la présidence Ross Perot n’a pas eu lieu. Au contraire, les constructeurs de Detroit ont fortement accru leurs ventes d’automobiles au Mexique.

ANNEE TERRIBLE. En fait, l’ALENA, d’importance modeste pour l’économie américaine, aura surtout, jusqu’à présent, empêché le Mexique de retrouver ses défauts traditionnels. 1994 a été, pour les Mexicains, une » année terrible , avec le soulèvement des paysans pauvres du Chiapas, l’assassinat de Luis Colosio, candidat » officiel à la présidence, des enlèvements de grands patrons et une série de scandales bancaires. Et pourtant, l’année va s’achever sur un triple succès, auquel l’accord avec le Nord a incontestablement contribué.

Un nouveau président, Ernesto Zedillo, élu plus démocratiquement que ses prédécesseurs, a pris sans drame, le 1er décembre, les rênes du Mexique. Les réformes de libéralisation économique n’ont pas été remises en cause. Elles ont même été poursuivies, comme en témoigne l’ouverture, cet automne, du système financier aux capitaux étrangers. Un retour au protectionnisme a été évité. L’économie amorce enfin une reprise. La croissance pourrait finalement approcher 3 % en rythme annuel à la fin de l’année.

L’incertitude politique au Mexique a certes conduit à une certaine prudence de la part des investisseurs américains. Elle a aussi provoqué quelque retard dans la mise en oeuvre des institutions prévues par l’ALENA, notamment des trois comités chargés d’en surveiller l’application. Le soutien américain, inscrit dans le cadre du traité important notamment lors de la crise du peso, au printemps, après l’assassinat de Luis Colosio -, a néanmoins permis d’éviter le pire.

Ce premier bilan, mitigé, des premiers mois de l’ALENA a refroidi l’ardeur des candidats à l’adhésion. Les pays proches de la région, comme le Chili, le Venezuela et l’Argentine, se sont aussi alarmés des réticences de l’administration Clinton. Les démocrates avaient certes repris au vol l’accord négocié et signé par George Bush. Ils mettaient cependant moins de détermination à élargir le cercle.

L’idée de créer une vaste zone de libre-échange de l’Alaska à la Terre de feu, lancée par George Bush, n’était plus la première priorité de son successeur. Les dirigeants des trente-cinq pays de la région, réunis cette semaine à Miami, définiront certainement un »plan d’action pour mettre en place une zone de libre-échange sur tout le continent. Ce ne sera qu’une déclaration d’intention.

Dans ces conditions, la plupart des pays latino-américains ont révisé leur stratégie géo-commerciale. Ils cherchent chacun à s’insérer dans des micro-zones de libreéchange. Le Chili par exemple (lire page IV). Santiago espérait rejoindre l’ALENA Déçue par l’attentisme de Washington, la nouvelle équipe au pouvoir cherche aujourd’hui d’autres partenaires.

Il est vrai que le commerce chilien est moins dépendant de l’Oncle Sam que celui du Mexique. Il se répartit grosso modo entre trois destinations : l’Europe, l’Asie et l’Amérique. Le Chili a finalement obtenu son entrée au sein de l’APEC, le forum des pays d’AsiePacifique. Le gouvernement de Santiago a en outre signé un accord de libre-échange avec la Colombie et se préparerait à s’engager dans une même voie avec l’??quateur.

Mais surtout, le Chili veut rejoindre le Mercosur, cette zone de libre-échange qui regroupe, pour l’instant, le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. Santiago a déposé une demande d’association au Mercosur, un groupe qui est en train de se constituer en un véritable marché commun : tous les droits de douane entre ces quatre pays devraient disparaître au 1er janvier 1995 et un tarif douanier externe commun devrait être établi. Pour les industriels chiliens, ce marché de 200 millions de consommateurs est essentiel. En 1993 déjà, 41 % des exportations chiliennes de produits manufacturés allaient dans l’un des pays du Mercosur, 31 % seulement vers l’un des trois marchés de l’ALENA. L’ouverture, fin novembre, de négociations entre le Mercosur et l’Union européenne, en vue de créer une zone de libreéchange transatlantique, est une raison supplémentaire de l’intérêt des Chiliens - et d’autres pays de la région,- pour le Mercosur.

MOSAIQUE. L’ALENA aurait pu être cet aimant autour duquel le continent latino-américain se serait organisé et se serait libéralisé. C’était le projet de George Bush lorsqu’il évoquait sa grande ambition, » l’Initiative des Amériques . Les pays de l’hémisphère sud allaient progressivement s’agglutiner autour de cette zone de libreéchange, ce marché riche et dynamique du Nord. Mais l’Amérique de Bill Clinton semble plus réticente à engager ce projet et l’ALENA connaît des débuts modestes.

Les pays latino-américains sont donc à la recherche d’autres voies. Une mosaïque de zones de libre-échange est en train de se dessiner. Il y a actuellement plus d’une vingtaine d’accords bilatéraux ou multilatéraux dans la région. Le marché latino-américain s’unifiera par manages successifs : les hésitations américaines sont une occasion pour l’Europe.

Erik Izraelewicz